31/3/2025

Amenra, leur retour tant attendu : Deux EP, une dualité assumée.

Pour le plus grand plaisir des amateurs de post-metal, les légendes belges Amenra font leur retour avec deux EP distincts : De Toorn et With Fang and Claw. À cette occasion, Colin Van Eeckhout, le chanteur au timbre déchirant, a partagé avec Metalleux de France les secrets de cette double sortie, l’évolution du groupe et leur vision toujours aussi intense de la musique.

  • Amenra revient avec deux EP : De Toorn et With Fang and Claw. Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire deux disques distincts au lieu d'un album entier ?

De Toorn est né des morceaux inutilisés de De Doorn – une continuité naturelle. Mais pendant l’enregistrement, notre guitariste Mathieu a composé des titres qui rappelaient nos débuts, bien plus brutaux. Résultat : deux univers incompatibles sur un même disque. Plutôt que forcer les choses, nous avons suivi notre instinct, car c’était plus logique artistiquement.

  • De Toorn signifie "colère" en flamand, mais aussi “la tour". Pourquoi ce choix symbolique ?

La colère est un sentiment destructeur, mais aussi cathartique. Avec Amenra, nous tentons de la transcender. Cela demande trop d’énergie de la garder en soi. Quant à la tour, ce bâtiment droit et rigide, elle représente notre héritage : après 26 ans, chaque album est un défi. On se bat contre nos propres attentes, celles des fans… On essaie de ne pas comparer nos disques car cela n’a pas de sens. Chacun d’entre eux reflètent une époque de nos vies. La tour représente cela : nous tentons de considérer l’ensemble des attentes et des exigences inhérentes à la vie d'un groupe qui existe depuis si longtemps.

  • Les deux EP sortant le même jour, recommandez-vous un ordre d’écoute particulier ? 

Il n'y a pas vraiment d'ordre, je pense. Les deux sont très différents. Il serait peut-être plus facile de commencer par De Toor qui monte en puissance de façon moins brutale que son homologue.

  • Vos textes et votre musique puisent-ils dans des expériences personnelles, ou plutôt dans des univers extérieurs comme le cinéma ou la littérature ?

C’est un mélange des deux, mais surtout une alchimie entre nous. Chaque membre amène ses propres influences – Lennart avec son jeu technique inspire Matthieu à repousser ses limites, et inversement. On se tire vers le haut, on se sort mutuellement de nos zones de confort. Au-delà des références artistiques, c’est le quotidien qui nous nourrit. Mais pour ces EP, c’est différent : On a regardé en arrière, tout le chemin parcouru. Cela a réveillé des questionnements sur les directions que nous souhaitions prendre à l’avenir et les messages qu’il nous restait à transmettre. La réponse est dans la musique – un équilibre entre souvenirs intimes et horizons nouveaux.

  • Vos textes explorent la mort, la perte… Cette approche a-t-elle changé avec le temps ?

Absolument. À 20 ans, tout était urgent, excessif. On aurait traversé un mur pour faire passer notre message tant on souhaitait faire nos preuves. Mais nous avons bien changé depuis, avec le temps, on s’apaise et on devient plus indulgent. On prend également conscience de l’importance de la famille et de l’amitié. Mais le noyau émotionnel reste le même. La musique d’Amenra naît toujours de l’adversité.

  • Votre bassiste Tim a quitté le groupe, remplacé par Amy. Comment s’est passée cette transition ?

Amy, que nous avons rencontré en 2017 à Seattle lors d’une tournée aux Etats-Unis. Nous nous sommes tout de suite entendus comme de vieux amis. Elle vient de la scène underground, elle a une famille, elle partage notre ethos… C’était une évidence. Contrairement à d’autres groupes qui ont subi la colère ou le scepticisme de leur public (comme Linkin Park), nos fans ont accueilli le changement avec bienveillance. Nous avons de la chance d’avoir une communauté ouverte et bienveillante. 

  • Peux-tu nous éclairer sur le morceau “Heden” ? Est-ce une réflexion sur le deuil, comme certains fans l'interprètent ?

Chez Amenra, nous cultivons le mystère. Ce que la chanson signifie pour moi n’a pas d’importance – c’est à l’auditeur d’y trouver son propre écho. Mais je peux te donner mon interprétation personnelle. 

Il y a d’abord une sorte d’abandon à l’inconnu. Personne ne sait comment la vie va se dérouler. J’ai écrit “Heden” pour me libérer de cette angoisse du futur qui me ronge depuis toujours. Cet abandon nous permet d’accepter que nous sommes éphémères. Nous venons de rien et nous y retournons. Nos héritages – même la musique – finiront oubliés. Mais c’est justement cette fragilité qui rend l’acte de créer vital. En acceptant tout cela, il est plus facile de faire la paix avec l’idée qu’on fait partie d’un grand tout ("Tout est un, tout est lumière"). D’une certaine manière, je pense que c’est un appel à l’unité. Dans un monde polarisé, “Heden” défend l’idée de rassembler au lieu de diviser. Certains y voient également une chanson sur la guérison. En réalité, j’écris les questions qui hantent ma tête et je laisse à chacun la liberté d’y trouver ses propres réponses. 

  • Quels sont les artistes ou groupes qui t’inspirent, que ce soit pour Amenra ou personnellement ?

Tool et Neurosis sont des piliers, évidemment. Mais il y a aussi 16 Horsepower et Woven Hand, dont les univers m’ont profondément marqué. Ces dernières années, je me suis découvert un intérêt pour le hip-hop. Pas pour Amenra, mais pour leur maîtrise des mots – le flow, les rimes, la construction des textes… C’est un autre art. Parmi mes récentes obsessions : Bonnie ‘Prince’ Billy, toujours. Un compositeur unique. Mais avouons-le, quand on passe son temps à écrire de la musique, on finit par écouter surtout ses propres démos et celles de ses amis ! C’est un peu narcissique, mais c’est le piège du métier.

  • Y a-t-il de nouveaux défis pour Amenra en 2025 ? Est-ce qu'il y a des choses que tu attends particulièrement avec impatience ?

Nous sommes impatients de repartir en tournée – ça nous manque. Nous n’avons pas joué depuis début décembre, ce qui est pour nous une très longue pause. J’ai vraiment hâte de jouer nos nouveaux morceaux. Certains membres travaillent sur une BO d'un court-métrage, d’autres sur une nouvelle salle de répétition… Et l’écriture du prochain album a déjà commencé. On sent qu’il y a un potentiel à explorer.

  • Vous avez à plusieurs reprises chanté tout en étant suspendu à des crochets. Pensez-vous à l’avenir refaire ce genre de performances ? 

Peut-être. Mais rien n'est jamais planifié. Pour Amenra, ces actes relèvent de l'instinct : Il faut que la raison s'impose à nous, que cela relève presque d’une forme de nécessité et non pas d’une volonté de se donner en spectacle. Cela fait partie de notre histoire – nous évoluons dans le milieu de la modification corporelle depuis des années. Mais nous refusons d'en faire une sorte de marque de fabrique. Le groupe envisage aussi d'autres formes d'art vivant. Nous pensons à travailler avec des danseurs, intégrer des performances... Mais seulement si nous pouvons les préparer avec la même rigueur que notre musique. La précipitation tuerait l'essence même de la démarche. Donc oui, cela reviendra. Mais quand ? Aucune idée. Le jour où ce sera vital.

  • Y a-t-il une date ou une destination qui vous tient particulièrement à cœur pour cette tournée ?

Nous avons hâte de rejouer à Paris et Berlin. Ces villes sont importantes pour nous. On y a tissé des amitiés, vécu des moments inoubliables. Ce sont bien plus que des étapes. C’est dommage que nous ne puissions plus jouer en Russie ou en Ukraine. À Kiev, Kharkov, en Ukraine, à Saint-Pétersbourg ou à Moscou, nous avons aussi de très bons souvenirs. Les publics y étaient incroyables. C'est une tragédie que ces scènes soient devenues inaccessibles. J'espère un jour y rejouer, quand la paix reviendra. Amenra n’a encore jamais posé ses amplis en Géorgie, en Irlande ou en Islande… Un jour peut-être ! Le monde est vaste et nous avons encore tant de choses à découvrir. 

  • Vous avez maintenant plus de 20 ans de carrière. Quel regard avez-vous sur celle-ci ? 

Nous sommes extrêmement reconnaissants. Nous n’avions jamais fixé d’objectifs et pourtant, nous avons pratiquement accompli tout ce dont nous avions toujours rêvé. Nous avons eu la chance de rencontrer nos idoles et de travailler avec certaines d'entre elles. Nous avons déjà visité une grande partie du monde ensemble, entre amis. Nous avons énormément de chance d'être encore ensemble et de bien nous entendre, ce qui n’est pas le cas pour tout le monde. Nous sommes reconnaissants de cela, et de tout ce que nous avons accompli jusqu'à présent. Et le plus fou, c’est que ce n’est pas encore fini. 

  • Notre interview touche à sa fin. Avez-vous un message pour les lecteurs de Metalleux de France ? 

Je pense que la France a été le premier pays à nous accueillir vraiment. Nous vivons tout près de la frontière française. C'est tout près de Lille et du nord de la France, ou l’on a eu la chance de pouvoir y jouer dans des petits cafés et des salons underground. Les Lillois nous ont ouvert les portes de la France, où sommes toujours très bien accueillis. Merci de nous avoir suivis si longtemps. Chaque concert en France est une énergie unique. Restez ouverts, combatifs… et à bientôt sur scène.

Retrouvez Amenra en concert un peu partout en France : 

-Villeurbanne - La Rayonne - 8 Mai

-Marseille - Espace Julien - 9 Mai

-Biarritz - Atabal - 13 Mai

-Rennes - Antipode - 14 Mai 

-Paris - L’Élysée Montmartre - 15 Mai

Interview rédigée par Anna Grésillon

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