[Interview de Sandy Lavallart par Garance Ameline]

Depuis près de vingt ans, le projet Kwoon mené par Sandy Lavallart façonne un univers musical envoûtant où le post-rock côtoie des sonorités atmosphériques et cinématographiques. À travers des compositions empreintes de poésie et d’émotion, le musicien nous entraîne dans un véritable voyage sensoriel, porté par des ambiances immersives et des mélodies contemplatives.
Avec la sortie de son nouvel album Odyssey, Sandy Lavallart nous invite une fois de plus à explorer des paysages sonores intenses, où le ciel, la mer et la terre s’entrelacent dans une quête onirique et introspective. Entre concerts dans des lieux insolites, passion pour l’image et explorations musicales audacieuses, il nous dévoile ici les coulisses de son projet et les inspirations qui façonnent son œuvre. Excellente lecture à vous !

- Garance Ameline (Métalleux de France) : L’ambitieux projet Kwoon bientôt ses 20 ans depuis la sortie du premier album Tales and Dreams. Peux-tu nous en dire plus sur les débuts du projet et la manière dont ta vision initiale a été amenée à évoluer ?
- Sandy Lavallart (Kwoon) : Kwoon est un projet personnel et à l’origine, j’étais un peu un électron libre. J'ai commencé la musique vers 16 ou 17 ans, à l’époque de de la scène de Seattle, donc du grunge et du rock alternatif avec des groupes comme Nirvana, Rage Against the Machine ou encore, dans un autre registre, les Red Hot Chili Peppers. J'avais un boulot dans l'informatique où je développais des sites web, mais la musique restait toujours présente en parallèle. Petit à petit, j'ai découvert des logiciels d'enregistrement et j'ai commencé à faire mes propres maquettes, uniquement pour moi. Un jour, un ami a écouté mes compositions et m'a encouragé à les partager. De fil en aiguille, grâce aux encouragements d’un ami à qui je faisais découvrir mon travail, j’ai enregistré une de nombreuses démos avant de sortir mon premier album Tales and Dreams. Le clip de l’un de ses titres, I Lived on the Moon, a eu un succès incroyable à l'époque, ce qui a marqué le départ de Kwoon.
- GA : La musique de Kwoon est un subtil mélange de post-rock, d'ambiances atmosphériques et parfois d'électro. Comment décrirais-tu l'évolution de ton son au fil des années ?
- SL : En tant que musicien, je suis en perpétuel apprentissage et je me nourris tout le temps musicalement parlant. J’ai vraiment une importante curiosité musicale, j'écoute de tout : du post-rock, du rock progressif, du métal, de l'électro et même du classique. J'ai grandi avec le grunge, mais j'aime aussi des artistes comme Radiohead, Mogwai, ou encore Hans Zimmer. J’ai notamment eu la chance de soutenir Mogwai pour une tournée en Europe et en Grèce, c’était une expérience inouïe. Cette diversité nourrit ma musique et influence mes compositions. D'ailleurs, au début, j'écoutais beaucoup de Sigur Rós et de musique synthétique comme Vangelis, Jean-Michel Jarre ou même Daft Punk. Je trouve fascinant la manière dont ces influences se mélangent naturellement dans mes morceaux. J'aime tester des sonorités nouvelles et voir où cela me mène.

- GA : Kwoon se déploie à la fois comme un univers sonore, mais également visuel, le tout dans une approche immersive. À quel point ces deux éléments sont-ils interdépendants dans ton processus créatif ?
- SL : Quand je compose, les images me viennent naturellement en tête et les paroles arrivent souvent à la fin, lorsque le morceau est composé. Au tout début, j’essaie généralement de tester plusieurs choses. J’ai souvent un thème en tête et ce même thème évoque en moi une couleur, une ambiance, presque un film mental. Rien que dans ce processus de composition, j’ai déjà l’impression de savoir vers où je me dirige. Une fois le titre finalisé, je collabore avec des artistes pour retranscrire ces impressions et ces couleurs, sous la forme de clips ou de pochettes d'album. C’est un peu comme leur demander de dessiner un rêve que j’ai pu avoir. C'est un échange créatif où chacun apporte sa vision. Dès que je trouve une mélodie, j'imagine immédiatement des paysages, des atmosphères, voire des scènes entières de films. Ensuite, j'essaie de retranscrire cela en musique, puis de le prolonger avec des éléments visuels, que ce soit à travers des clips ou des performances dans des lieux symboliques.
« Dès que je trouve une mélodie, j'imagine immédiatement des paysages, des atmosphères, voire des scènes entières de films. »
- GA : En effet, tu es de retour d’une longue série d’aventures au cours desquelles tu as joué dans des lieux incroyables : à 3 800 mètres face au Mont Blanc, au beau milieu de l’océan dans le phare hanté de Tevennec, ou encore au sommet de volcans en activité ! Comment est-ce que ces performances insolites inspirent ta musique ?
- SL : Ces expériences sont essentielles pour moi et pour mon inspiration musicale. J'ai toujours été fasciné par la nature, les paysages puissants et les éléments, cela m’inspire énormément. Ces immersions me mettent en perspective et me rappellent qu’à l’échelle humaine et face à la grandeur du monde, nous sommes minuscules. J’adore me sentir tout petit face à l’immensité de la nature. C’est une beauté pourtant très simple mais qui me provoque un effet presque thérapeutique. Jouer dans ces lieux et au cœur de ces paysages me permet de m'y immerger totalement et de retranscrire cette intensité en musique. Comme je l’évoquait tout à l’heure, la musique que je produis est une interprétation de couleur et de paysages créatifs que je m’amuse à imaginer ou à retranscrire. L'aiguille de Triolet, par exemple, était une expérience d’une puissance extrême, avec un hélicoptère qui nous a déposé sur un pic glacé. C’était une expédition très dangereuse et terriblement forte en émotions. Au-delà de l’expérience, qui en elle-même est déjà bouleversante, les images que l’on a pu capturer de ce moment sont incroyables, on était très contents du résultat. J'ai aussi une véritable fascination pour l'océan. Je ressens un profond respect pour la mer et les histoires des marins. Il y a un côté mystique et impitoyable qui m'inspire énormément. Je pourrais passer des heures et des heures à écouter les aventures de marins, de pêcheurs ou de gardiens de phare. C'est pourquoi mes albums comptent tant de morceaux liés à l’eau, ce qui est le cas dans le nouvel album de Kwoon Odyssey : Leviathan, King of Sea, Fisherman... L'immensité de l'océan me procure à la fois de l'apaisement et une certaine appréhension, ce qui alimente fortement ma créativité. Concernant l’océan, j’ai également été marqué par mon exploration du phare de Tevennec, un lieu chargé d’histoire et d’énergies étranges. Ce phare a connu un taux de suicide élevé parmi ses gardiens, qui rapportaient entendre des voix et ressentir des présences. Il est considéré comme l’un des phares les plus hantés de France. Dormir là-bas fut une expérience unique : en pleine nuit, perdu au milieu des vagues, entouré d’une obscurité totale, on se sent minuscule et vulnérable. Cela m’a profondément marqué et a nourri ma musique d’une dimension plus introspective et mystique. Pour aller encore plus loin, parce que je resterai toujours un rêveur et un grand enfant, j’ai décidé d’envoyer ma guitare dans l’espace. C’était une façon de faire rêver les gens, de leur montrer que si moi j’ai pu le faire, eux aussi en sont capables. Cela me permettait également de toucher les étoiles à ma manière.

- GA : C’est vraiment fascinant. Est-ce que tu as déjà une prochaine destination ou aventure de prévue ?
- SL : En effet, j’ai déjà deux ou trois idées, mais je préfère garder la surprise.
- GA : Entre la terre, la mer et le ciel, où trouves-tu le plus d’inspiration ? Où te sens-tu le plus à ta place ?
- SL : Sans hésitation, l’océan. J’adore observer le ciel, la lune et les étoiles, comme en témoignent certains de mes anciens titres tel que I Lived On the Moon, mais c’est véritablement l’eau qui m’attire le plus. C’est étrange, mais j’ai la conviction que la vie vient de l’eau et je ressens un lien presque instinctif avec cet élément. Lorsque je suis sous l’eau, il m’arrive d’être à la fois émerveillé et impressionné par les profondeurs insondables. Cette dualité entre fascination et crainte nourrit énormément mon imaginaire. L’océan est aussi omniprésent dans ma musique, comme en témoignent les morceaux évoqués plus tôt, Leviathan, King of Sea, Fisherman, mais aussi dans mes anciens albums, comme les titres Blue Melody, Siren’s Call, Memories of a Commander ou bien encore Last Trip of a Drunken Man. J’ai toujours été captivé par les récits de marins, ces hommes qui affrontent les éléments avec une résilience incroyable. Il y a quelque chose de profondément poétique et tragique dans ces histoires et elles trouvent naturellement leur place dans mon travail artistique.
« J’ai toujours été captivé par les récits de marins, ces hommes qui affrontent les éléments avec une résilience incroyable. Il y a quelque chose de profondément poétique et tragique dans ces histoires et elles trouvent naturellement leur place dans mon travail artistique. »
- GA : Odyssey, ton nouvel album, qui vient tout juste de sortir le 21 février 2025, est présenté comme un véritable carnet de voyage musical. Comment as-tu construit son identité sonore ?
- SL : J’avais déjà quelques idées en tête que je souhaitais développer depuis quelques années et j’ai récemment décidé de reprendre mon projet avec Odyssey. Comme tu t’en doutes, cet album est inspiré de mes expériences et de mes voyages. Il explore des thèmes variés : l'océan bien entendu, mais aussi l'espace et l'onirisme (White Angels, Blackstar, Last Paradise), ou encore la nostalgie (Life, Youth, Keep On Dreaming). Chaque morceau du nouvel album Odyssey est une escale dans un voyage sensoriel et émotionnel. J’ai composé cet album de manière très instinctive, en capturant des fragments d’inspiration et en les assemblant peu à peu, comme un puzzle musical. Donc dans Odyssey, j’y évoque aussi des histoires plus personnelles et introspectives. Par exemple, Jayne est une métaphore autour des relations humaines et de l’amour, parfois idéalisé, parfois douloureux. Je préfère toujours utiliser des images poétiques plutôt que de nommer les choses de manière trop directe. Le titre White Angel illustre mon côté rêveur, celui qui regarde les étoiles et s’imagine ailleurs. C’est un morceau inspiré par cette fascination que j’ai pour l’infini, l’exploration et l’au-delà. Il y a aussi un aspect spirituel que l’on retrouve dans Swan, un ancien morceau qui évoque le passage d’un état à un autre, une forme de transformation ou de voyage intérieur. Enfin, l’album dans son ensemble joue sur des contrastes émotionnels. Blackstar, par exemple, commence dans une atmosphère sombre et pesante avant d’exploser dans une envolée lumineuse. J’aime l’idée de cet équilibre, où les moments difficiles laissent toujours place à une lumière, une issue, une progression. C’est un peu ma façon d’interpréter la vie.

- GA : Dans ton nouvel album, le titre Wolves propose une fusion surprenante entre l’électro et des arrangements de cordes. Comment as-tu travaillé cet équilibre ?
- SL : J’ai toujours aimé explorer des contrastes sonores. Wolves est né d’une envie de fusionner la modernité de l’électro avec la richesse orchestrale des cordes. J’ai été influencé par des artistes comme Moderat, Atoms for Peace avec Thom Yorke ou encore certains morceaux de l’album Kid A de Radiohead. J’écoute également beaucoup de musique classique et de musiques de films, notamment John Williams, Alan Silvestri et Ennio Morricone. En parallèle de Kwoon, je compose aussi pour des documentaires et des projets audiovisuels, ce qui m’a permis d’expérimenter avec des arrangements plus orchestraux. J’ai notamment eu l’occasion de travailler sur une publicité BMW où j’ai dirigé un orchestre à Prague. Cette expérience m’a beaucoup appris sur l’orchestration et l’équilibre entre les différentes textures musicales. Pour Wolves, j’ai appliqué cette approche en intégrant des cordes profondes et immersives afin de contrebalancer les éléments électroniques. J’aime jouer avec ces contrastes et tester de nouvelles directions musicales.
« Chaque morceau du nouvel album Odyssey est une escale dans un voyage sensoriel et émotionnel. J’ai composé cet album de manière très instinctive, en capturant des fragments d’inspiration et en les assemblant peu à peu, comme un puzzle musical. »
- GA : Les concerts de Kwoon sont décrits comme des expériences multisensorielles. Quelle place accordez-vous à la mise en scène et aux visuels dans vos shows ?
- SL : La dimension visuelle de nos concerts est devenue essentielle. Au départ, nous avons tenté de jouer sans effets lumineux ni projections, mais très vite, nous avons réalisé que cela manquait à l’expérience immersive que nous souhaitions offrir. L’univers sonore de Kwoon est intimement lié aux images, aux couleurs, aux lumières et aux ambiances. Nous avons donc décidé d’intégrer progressivement des projections visuelles inspirées des clips et des illustrations de l’album, ainsi qu’un travail approfondi sur les lumières de scène. Chaque concert est conçu comme un voyage sensoriel, où les visuels et la musique se répondent pour plonger le public dans une atmosphère unique. À l’avenir, nous comptons encore approfondir cette approche, en intégrant des éléments scénographiques et de nouveaux jeux de lumières pour enrichir l’expérience en live. Nous aimerions particulièrement soigner cette dimension en associant des images projetées à la dynamique musicale, afin de renforcer l’impact émotionnel des morceaux. Dans tous les cas, nous avons vraiment hâte de vous présenter Odyssey à la release party du nouvel album le 6 mars 2025 au Supersonic Records à Paris !
- GA : Enfin, quel message souhaiterais-tu passer aux lecteurs de cette interview ?
- SL : Continuez de rêver et d'explorer. La musique est un voyage et j'espère qu’Odyssey vous emmènera vers des horizons inexplorés, notamment au travers de nos lives sur YouTube. Merci beaucoup pour votre soutien !
